quelques kilomètres du
centre bourg, cachée au fin fond de la montagne
ardéchoise, au milieu des genêts et des
châtaigniers, se niche la ferme du Plagnal, tenue
depuis 12 ans par René et Eliane Huchet, en
compagnie de leurs 2
enfants.
Cette charmante famille
franco-suisse avait quitté Genève dans l'espoir de
trouver en ces montagnes vivaroises une vie plus
saine, plus simple, bref, plus proche de la
nature. Le changement fut
radical !
N'ayant que peu de notions
du travail de la terre et encore moins de celui
des chèvres, les premières années
furent pénibles et laborieuses. Mais nos citadins
ne se sont point découragés et se retrouvent,
quelque 150 lunes et 48 saisons plus tard, à la
tête d'un troupeau de 40 chèvres et d'une petite
fromagerie artisanale produisant près d'une
centaine de picodons par jour. Des fromages
désormais classés en A.O.C. ! L'occasion de
se réjouir en mesurant avec philosophie le chemin
parcouru.
René et Eliane, lorsqu'il
vous arrive de jeter un coup d'oil en arrière,
vous devez certainement apprécier les changements
qui sont intervenus depuis votre
installation ?
Certainement. Quand on
pense qu'au début, nous n'avions pas même
l'électricité et qu'il fallait s'éclairer à la
bougie ! Pour seul moyen
de locomotion, nous n'avions qu'une jument
tractant charrette. Les bêtes, qu'innocemment nous
avions achetées en toute confiance, étaient
malades et mourraient les unes après les autres.
Nous vivions en autarcie complète, produisant
nous-mêmes le pain, le beurre, les légumes et la
volaille.
Et quand l'aventure du
picodon a-t-elle
commencé ?
Nous avons débuté la
fabrication des fromages de chèvres dès la
deuxième année. Quant à avoir si c'étaient des
picodons, c'était sans doute prématuré ! En
fait, nous avons appris sur le tas. Qu'est-ce
qu'on a pu en rater (toute la
famille part d'un grand éclat de
rire) ! Trop
ceci, pas assez cela. Toujours est-il que c'est à
force de se tromper que nous avons appris et que
nous nous sommes
améliorés.
Une décennie plus tard,
vous bénéficiez du label A.O.C. Les contraintes
imposées ont-elles été faciles à
satisfaire ?
Il est vrai que n'est pas
membre de l'Association
de Défense et de Promotion du Picodon
Drôme-Ardèche qui veut. Il faut respecter
certaines règles et contraintes dont le but n'est
pas d'empêcher le fermier de faire son travail,
mais bien au contraire d'encourager la qualité la
meilleure dans le respect de la tradition
artisanale.
Et quelles sont donc ces
règles qui régissent la fabrication du Picodon
A.O.C. ?
Il faut, par exemple, que
les chèvres soient nourries de fourrage ou de
céréales provenant essentiellement de Drôme ou
d'Ardèche ou encore qu'elles sortent pâturer au
soleil dès que le temps le permet. Pour avoir
droit à l'appellation « Picodon »,
le fromage doit contenir au moins 45% de matières
grasses, avoir été moulé à la louche dans des
faisselles à bords arrondis et percées de trous.
Les phases d'égouttage et d'affinage sont elles
aussi strictement réglementées. Et ce n'est qu'au
bout de 14 jours, lorsqu'il a la forme d'un palet
de 5 à 7 cm de diamètre et 1 à 3 cm de haut, que
le « Picodon »
a enfin droit à son appellation d'origine
contrôlée.
On le voit, tout ce qui
concerne le processus de fabrication du fromage
est très suivi. Mais qu'en est-il des
installations de la
ferme ?
Les contrôles sont là aussi
très rigoureux. L'appellation A.O.C. n'est
délivrée que si toutes les installations ont au
préalable été jugées par le Service Vétérinaire
conformes aux sévères normes d'hygiène. La mise en
conformité est coûteuse. En ce qui nous concerne,
l'aménagement de la source, de l'écurie et de la
fromagerie représentent un investissement de
120 000 francs. Il nous a fallu, par exemple,
repenser entièrement l'écurie en installant un
quai de traite automatisé doublé d'un parcours
fonctionnel. Et ce n'est pas fini ; bien des
choses restent à faire. Ce n'est pas évident et
c'est pour cela que beaucoup de nos confrères
n'ont d'autre choix que d'arrêter. Rien que les
différentes analyses d'eau à faire effectuer 3
fois par an et les 2 autocontrôles annuels
obligatoires du lait et des fromages représentent
un gros effort financier. Il nous a fallu
débourser à peu près 1 000 francs pour faire
analyser 5 fromages afin qu'on y vérifie entre
autre l'absence de salmonellose et de lystéria.
Sans compter les contrôles surprise. Toutes ces
charges financières justifient en fin de compte le
prix de chaque
fromage.
Vous bénéficiez pourtant
de subventions.
Oui, heureusement, mais il
faut avoir les moyens d'avancer les sommes parfois
importantes et les aides sont largement
insuffisantes par rapport aux exigences
européennes qui n'arrêtent pas d'augmenter. Mais
il est vrai aussi que c'est pour nous bien plus
agréable de travailler dans de meilleures
conditions et que pour le consommateur c'est
l'assurance d'une qualité sans reproches.
Toutefois, c'est très dur financièrement. D'ici à
l'an 2002, d'autres aménagement coûteux vont être
rendus obligatoires et seront bien sûr à la charge
des producteurs.
Un troupeau de 40 bêtes,
est-ce suffisant pour s'en
sortir ?
Il faut dire que nous avons
entièrement renouvelé notre cheptel en début
d'année et que nous avons choisi une race réputée
tant pour la qualité que pour la quantité de lait
produit. De plus, notre troupeau est un des rares
du département à ne pas être touché par le
C.A.E.V., une maladie qui détruit les défenses
immunitaires de l'animal, un peu à la manière du
Sida.
Chaque chèvre donne en
moyenne 3 litres de lait par jour, mais cela
dépend bien sûr des saisons. En ce moment, nous
produisons quelque 3 000 fromages
par mois. Du fait du label
A.O.C., nous avons le droit de vendre 30% de la
production à des détaillants, commerçants ou
restaurateurs. Les 70% restants sont vendus soit
sur place à la ferme, soit sur les marchés dans un
rayon de 100 km.
Actuellement, on peut nous
trouver le mardi à Tence et le mercredi au
Chambon-sur-Lignon ou tous les jours ici au
Plagnal. Pour des raisons liées aux contraintes du
travail de la ferme, il nous a fallu instaurer des
horaires où nous pouvions recevoir les clients, à
savoir de 8 heures à 12 heures et de 16 heures à
19 heures.
Tous comptes faits, vous
n'avez aucun regret d'avoir participé à la grande
aventure du
Picodon ?
Sûrement pas ! Comme
dans tout ce qu'on entreprend, notre but est de
toujours nous améliorer afin de sortir un produit
de qualité qui ait un bon rapport qualité-prix.
D'ailleurs le client ne s'y trompe pas et il en
vient de loin pour apprécier nos
Picodons.
Propos
recueillis par
Philippe
ANDRÉ ¢